Heureusement qu'à Con Dao il n'y a pas que le bagne et les cages à tigres. Il y
a quelques mois, un magasine finlandais titrait dans un de ses articles "Con
Dao, maudite et belle" (merci Google translate!).
C'est effectivement le sentiment qui me reste après ce court séjour. Son
histoire tragique ne doit pas occulter la beauté des paysages, la blancheur de
ses plages désertes, la végétation luxuriante de sa forêt tropicale et
l'extraordinaire richesse de ses fonds sous-marins.
Les bagnards qui y furent internés depuis le 19ème siècle avaient-ils le même
sentiment lorsqu'ils contemplaient ces paysages lors des quelques sorties pour
les travaux forcés?
Probablement pas, si on en juge par cette stèle qui commémore la tentative
d'évasion par radeau d'un groupe de bagnards...
Aujourd'hui, les autorités semblent vouloir tourner la page de son histoire et
en faire une nouvelle destination touristique. Ce n'est encore que le début
mais déjà les projets hôteliers de luxe commencent à fleurir.
Angelina Jolie et Brad Pitt ne s'y sont pas trompés, eux qui viennent d'y
passer plusieurs jours dans l'un des plus luxueux Resorts que comptent le pays.
L'émission Kho Lanta y avait également tourné une de ses "saisons" en 2010.
Excellente opération de publicité pour cette nouvelle destination encore
relativement préservée.
Mais
attention, ne tardez pas trop avant d'y aller. Dans quelques années il sera
peut-être trop tard. En attendant, on peut encore profiter des plongées dans
une eau turquoise, à la recherche des tortues de mer géantes qui viennent ici
pour pondre au mois de juin. Larry (le boss du "dive, dive, dive Con Dao" club)
aurait-il mis du protoxyde d'azote dans nos bouteilles? Après tout "hilare"
n'est que Larry en verlan...
Merci à Ashley pour sa contribution photographique à ce billet
Con Dao, Maudite et Belle, pour ceux qui veulent se mettre au Finois: Con Dao Kirotun Kaunis
A bien y réfléchir depuis que j'arpente la planète, je dois éprouver une sorte
de fascination pour les établissements pénitenciers. Cela a commencer avec mon
séjour à Cayenne en l'an 2000. Depuis la visite de l'île du diable, du bagne de
Saint Laurent du Marroni et du bagne de Crique Anguille (alias "Bagne des
Annamites"), il y a eu Tuol Sleng, le lycée prison des Khmers rouges à Phnom
Penh puis le pénitencier de Port Arthur en Tasmanie. Partout la même émotion
qui vous prend lorsque vous poussez la porte d'une de ces cellules.
Mais la visite du bagne de Poulo Condor avait pour moi une signification
particulière. D'abord par le souvenir de ce nom qui m'évoquait déjà un lieu
mythique lorsque j'étais enfant. Puis par le fait qu'un membre de ma famille y
séjourna à plusieurs reprises au cours de la première moitié des années 70.
Elle voulait faire le voyage avec moi mais ce ne fut finalement pas possible.
C'est donc avec Nghia -un habitué de ce blog- que je m'y suis rendu
dimanche dernier.
Il faut d'abord préciser qu'il existe plusieurs bagnes sur l'île de Con Dao. Le
premier date de 1862 et est l'oeuvre des colons français arrivés seulement un
an avant. Ce détail montre bien la volonté de l'administration coloniale de
faire de Con Dao un centre pénitencier dès le tout début de son implantation
sur l'île. D'ailleurs il est frappant de constater que le bagne se situe en
plein coeur de la ville. En moins que ce ne soit la ville qui s'est construite
autour du bagne. Au début des années 50, sans doute devenu trop exigu, un
deuxième pénitencier voit le jour à peine 1Km plus loin.
C'est là que se trouvent les fameuses cages à tigres dont je vous ai déjà
parlé. Construit par l'administration française, il sera réutilisé quelques
années plus tard par l'administration du Sud Vietnam jusqu'en 1970. La
découverte des cages à tigres par des membres du sénat américain obligera les
autorités de l'époque à fermer le centre, mais pour en ouvrir un troisième, à
l'abri des regards à un peu plus d'1 Km de là...
Ce qui frappe le plus lorsqu'on entre à Poulo Condor, c'est le calme du lieu
qui pourrait presque faire penser à une école désaffectée: mur d'enceinte,
porche d'entrée, grande cour centrale pavée avec de grands arbres, abris genre
préau avec réfectoire, bâtiments périphériques ocres avec toiture élégante en
tuiles.
Un détail pourtant semble indiquer qu'il ne s'agit pas d'une école: la petite
taille des fenêtres aux murs, situées en hauteur et pourvues de barreaux et de
barbelés. Lorsqu'on pousse l'une des lourdes portes, on comprend tout de suite
ce pour quoi ces bâtiments de style colonial ont été conçus. Il y a d'abord ces vastes salles communes
où étaient détenus les premiers bagnards. Les plus chanceux pouvaient se
déplacer "librement" à l'intérieur, tandis que les autres, considérés comme
"dangereux" étaient immobilisés les fers aux pieds. Il s'agissait en fait de
grosses manilles en fer forgé dans lesquelles on bloquait la cheville des
détenus. Le tout étant fixé à une longue barre métallique allant d'un bout à
l'autre de la pièce, permettant d'immoboliser en même temps plus d'une dizaine
d'hommes. On imagine les conditions d'hygiène et on comprend mieux pourquois il
y eu un taux de mortalité si important.
Mais ce que n'avaient pas prévu
l'administration pénitencière, c'est que le bagne de Poulo-Condor, sensé isoler
les éléments subversifs, notamment les nationalistes, allait vite devenir une
pépinière pour ce courant politique naissant. C'est ainsi qu'on retrouvera plus
tard nombre de grandes figures du parti communiste vietnamien comme Lê Duc Tho
ou Pham Van Dong comptant parmis les anciens détenus de Poulo-Condor. Ho Chi
Minh, lui, aura eu plus de chance, puisque, à l'exception d'un séjour dans les
prisons britanniques de Hong Kong au début des années 30, il ne sera jamais
captuté par les français...
A 1 Km du premier bagne, le deuxième centre pénitencier offre une vision encore
plus émouvante. Construit en 1940, il comprend en particulier les fameuses
"cages à tigres". Divisé
en 2 quartiers de 60 cellules d'à peine 4m2, celles-ci étaient surmontées d'une
grille permettant aux geoliers de surveiller en permanence les détenus enfermés
à 2 ou 3 dans ces cachots minuscules. Un chemin de ronde surmontait l'ensemble.
En cas de rébellion, les gardiens pouvaient asperger les détenus de chaux. Un
petit détail montre avec quel soin l'architecte avait conçu ces cellules:
l'absence d'angle droit de part et d'autre de la porte pour éviter les angles
morts lorsque les gardiens venaient distribuer la nourriture ou vider les
caisses d'aisance...
Il
est curieux d'apprendre que certains prisonniers, une fois libérés en 1975,
préférèrent rester sur l'île. C'est le cas de cet homme qui devint directeur du
musée du bagne après y avoir été séquestré pendant 5 années. Aujourd'hui
retraité, il tient une petite gargote à deux pas de celui-ci. Il paraît que
d'anciens gardiens se sont également définitivement installés sur Con Dao, ne
parvenant pas, eux non plus, à tourner la page. Anciens gardiens et détenus se
retrouvent-ils parfois autour d'une table dans son café?
Pour en savoir plus, réécoutez l'interview d'Anna Moi qui revient sur les
conditions de détention des femmes à Poulo Condor. (billet du 4 mars
dernier)
Dans une semaine je foulerai pour la première fois le sol de l'île de Con Dao.
Ce sera pour moi un moment particulier au cours de ce séjour de bientôt 3
années passées ici au Vietnam. C'est aujourd'hui une destination touristique
très prisée avec des plages de sable fin, une eau turquoise et une végétation
luxuriante. Angelina Jolie et Brad Pitt y ont même séjourné récemment lors d'un
voyage au pays de leur enfant adoptif. Mais le nom de Con Dao n'a pas toujours
été associé à cette image de paradis terrestre. Si ce nom ne vous évoque rien,
peut-être que celui de Poulo-Condor ravivera d'avantage de souvenirs.
Cet archipel situé à 250Km au
sud-est de Saigon a en effet porté plusieurs nom depuis sa découverte par Marco
Polo en 1294. Le nom de Poulo Condor dérive du malais "Pu Lao Kundur" qui
signifie "l'île aux courges". Les français tentent de s'y installer une
première fois en 1686, mais ce sont les anglais qui en 1702 y établissent un
entrepôt de marchandises entre l'Europe et la Chine. Mais trois années plus
tard, ces derniers se retirent après y avoir perdu une bonne partie de leur
garnison massacrée par leurs propres soldats malais. Il faut ensuite attendre
le traité de Versailles de 1783 signé entre la France, l'Angleterre et
l'Espagne, pour que Poulo Condor tombe officiellement dans le giron de la
France (Pour la petite histoire, c'est également ce traité qui ratifia
l'autorité de la France sur la Martinique, la Guadeloupe et quelques comptoirs
en Inde) . A cette période, le roi Gia Long, renversé par la révolte dite des
Tay Son vint plusieurs fois se réfugier dans l'archipel avant de retrouver son
trône aidé par les "mandarins bretons" Jean-Baptiste Chaigneau et Philippe
Vannier (relire à ce sujet le billet du 7 septembre 2011).
C'est
apartir du XIXème siècle que l'île de Poulo Condor va devenir tristement
célèbre. Les autorités françaises -qui entre temps ont colonisé l'Indochine- y
installent un établissement pénitentiaire. Le premier convoi de prisonniers
annamites y arrive en 1862 et inaugure une longue tradition qui se perpétuera
au siècle suivant lors des différents conflits qui vont se succéder. Il faut rappeler qu'à cette époque les
Bagnes fleurissent un peu partout dans les colonies. Tantôt destinés à y
interner les opposants politiques à "l'oeuvre civilisatrice" du colonisateur
(Poulo Condor), tantôt destinés à y éloigner de la mère patrie, toutes celles
et ceux considérés comme nuisibles (Bagne de Nouvelle Calédonie, de
Guyane).
Les conditions de vie au Bagne de Poulo Condor étaient particulièrement rudes.
En 1898, un rapport fait état d'un taux de mortalité de 70% du au Béri Béri.
Plusieurs insurrections jalonnent l'histoire du bagne au début du XXème
siècle.
Au debut des annees 30, les autorités
s'en inquiètent et décident le transfert d'une partie des détenus de Poulo
Condor vers la Guyane! Ce sont eux qui seront envoyés en pleine forêt
amazonienne au Bagne dit "des Annamites" au camp de "Crique Anguille". Des son
ouverture en septembre 1931, le camp hebergera 395 indochinois. Ceux qui auront
survécu au voyage par bateau succomberont à la fièvre jaune et au paludisme
sans jamais revoir leur patrie. A la fermeture du bagne en 1945, les survivants
s'installeront pour la plupart au quartier "Chinois" de Cayenne. Une minorite
d'entre eux seront finalement rapatries au Vietnam en 1954.Il ne reste malheureusement pas grand
chose du Bagne des Annamites, aujourd'hui envahi par la forêt tropicale. J'ai
eu la chance de le visiter lors d'un séjour en Guyane en mai 2000. Après une
marche d'une heure dans la forêt, le chemin aboutissait sur une clairière où
subsistait une rangée de cachots en béton, d'à peine 2 mètres carrés de surface
et dont le plafond était en fait une grille métallique. A l'époque, j'avais
ressenti une vive émotion à la vue de ces vestiges en pensant à ces hommes
venus de si loin pour finir oubliés de tous dans cet enfer vert. S'ils ont eu
une sépulture, il n'en reste plus rien sur le site de Crique Anguille.
Pour en savoir plus, lisez cet article paru en 2011 dans le journal
France-Guyane:
http://www.franceguyane.fr/regions/...
Des
figures illustres de l'indépendance du Vietnam ont séjourné à Poulo Condor.
Citons Pham Van Dong, le futur premier Président du Vietnam réunifié qui y fut
interné de 1929 à 1936, Lê Duân, Lê Duc Tho (qui refusera le prix Nobel de la
paix en 1973). Plusieurs révolutionnaires reposent aujourd'hui au cimetière de
Con Dao-Poulo Condor, dont la célèbre Vo Thi Sau, fusillée par l'administration
coloniale française le 23 janvier 1952, à l'âge de 19 ans (après avoir
assassiné deux compatriotes collaborateurs). Figure emblématique de la
résistance au colonisateur, elle est aujourd'hui l'objet d'un véritable culte
de la part des vietnamiens.
La fin de la colonisation ne va
malheureusement pas signer la fermeture du pénitencier qui reprendra du service
lors de la guerre du Vietnam. C'est à cette occasion que j'ai entendu parler de
Poulo Condor pour la première fois. Je me rappelai de coupures de journaux de
Paris Match découpées par mon père dans les années 70, où on pouvait y voir des
hommes et des femmes en cage.
Lors d'un récent séjour dans la maison familiale, j'ai retrouvé ce numéro de
Paris Match du 27 juillet 1970 qui faisait sa une sur la mort de Luis Mariano!
En page 12, l'évènement de la semaine portait ce titre: "Sous ces grilles, des
hommes en cage". Je reproduis ici l'intégralité du reportage de Match.
Quelques semaines plus tôt, le magazine américain "Life" publiait les photos
des "cages à tigre" prises par Tom Harkin, accompagnant une commission du Sénat
américain, venue inspecter les conditions de détention sur Con Dao. La petite délégation, alertée par
une rumeur sur la présence des fameux cachots, avait réussi à s'écarter de la
visite guidée du pénitencier pour pénétrer le bâtiment où étaient enfermés les
opposants politiques au régime du Sud Vietnam (cet épisode est aussi relaté
dans le roman "Riz noir" d'Anna Moi, dont je vous ai déjà parlé le 4 mars
2012).
Leur témoignage ainsi que les fameuses photos de Harkin feront le tour du monde
et contribueront au retournement de l'opinion publique américaine sur la guerre
du Vietnam.
On peut faire un parallèle aujourd'hui avec la prison d'Abou Ghraib en Irak,
qui fut l'objet d'un scandale en 2004 lorsque l'opinion publique découvrit les
photos de prisonniers irakiens humiliés par des soldats américains. Décidément
l'histoire se répète. Combien de Poulo Condor et d'Abou Ghraib existe-t-il de
part le monde?
Source bibliographique: La terre du Dragon (tome 1) de Xavier Guillaume, pp
95-98, Edition Publibook
Voici le résultat du vote du bureau de Saigon. Sur les 2895 inscrits, seuls
1208 avaient fait le déplacement (42%). L'éloignement de la métropole explique
sans doute ce désintérêt pour les affaires de la mère patrie. En ce qui
concerne les résultats, l'extrême droite ne fait pas la percée enregistrée en
France, ce qui bénéficie à Sarkozi, largement en tête avec 39% des voies.
En ce qui concerne Hanoi, il est curieux de constater que la tendance est
quasiment inversée entre les deux prétendants à la fonction suprême. Hollande
passe largement devant Sarko et Mélenchon devance Le Pen. Est-ce l'influence de
l'Oncle Ho qui entraine cette tendance? J'attends vos commentaires
avisés.
Qui de Hanoi ou de Saigon remportera le deuxième tour? A vos pronostiques.
Voilà, c'est fait. Comme près de 4300 français expatriés au Vietnam, j'étais
convié, en ce dimanche 22 avril, à glissé mon bulletin dans l'une des urnes
installées à l'ambassade à Hanoi ou au Consulat à Ho Chi Minh. Je me suis donc
présenté au Consulat de France cet après midi, à l'heure où les bureaux de la
métropoles venaient à peine d'ouvrir.
Si
l'on fait abstraction de la chaleur (35° à l'ombre) et de la végétation
luxuriante de la propriété consulaire, ce bureau de vote ressemble à s'y
méprendre à n'importe quel bureau en métropole avec ses affiches des 10
candidats à la Présidence, alignées dans la cour d'entrée et ses assesseurs
alignés en rang d'oignons.
Le vote de la communauté expatriée, s'il ne représente pas grand chose au
Vietnam (à peine 4300 inscrits), regroupe en tout près d'1 million 200.000
personnes de part le monde. On comprend pourquoi nous sommes assaillis par une
multitude de mails des principaux candidats depuis quelques semaines, ventant
les mérites de cette petite communauté qui représente "l'honneur et la gloire"
de la France de part le monde. Pourtant, l'un des candidats avait déclaré
vouloir faire la chasse aux évadés fiscaux -ce qui avait entrainé un
certain émois au sein de la dite communauté- avant de préciser qu'il ne
visait nullement ces français de l'étranger...
Pour les
petits curieux, voici le bulletin que j'ai mis dans l'urne (excusez du flou
causé par l'émotion et un cadrage foireux dans l'isoloir).
Au fait, même si l'expression ne doit pas servir tous les jours, savez-vous
comment se dit "a voté" en Vietnamien. Ca c'est une colle pour Nghia! La suite
dans deux semaines...
Après le blues Vietnamo-Malien, voici le blues du cochon (heo en vietnamien).
C'était à Tan Chau, au petit matin en bordure de Mékong. Les trois petits
cochons avaient déjà pris place, non sans mal, à bord de la carriole, mais le
quatrième faisait de la résistance. Sans doute l'instinct de survie avant
d'aller à l'abattoir. Cela m'a tout de suite rappelé de lointain souvenir de
concours du meilleur cri du cochon avec quelques potes du centre nautique de
Lesconil.
Petite curiosité linguistique: en Vietnamien, cochon se dit donc "heo", alors
que "heo hắt" signifie "triste" et "heo hút" veut dire "solitaire". Comme si
les Cochons Vietnamiens avaient le blues. A voir leurs conditions de vie, on
comprend que ce ne soit pas rose tous les jours.
En attendant de revenir vous parler de Con Dao et de son bagne, Bluetran's
blog nghí một chút. Ngày mai toî về ₫en Pháp ₫ể thăm gia ₫ình.
Hẹn gặp lại các anh chi!
On connaissait déjà le blues Malien avec son fer de lance, le regretté Ali
Farka Touré. Le célèbre guitariste de Niafounké, disparu il y a tout juste 6
ans, n'aurait sans doute pas renié la musique de cet autre musicien anonyme,
perdu au milieu du delta du Mékong. Il faut en effet remonter un de ces
dizaines d'arroyos de la province d'Anh Giang à bord d'un bateau au nom
prédestiné, avant d'arriver à ce restaurant sur pilotis, perdu au milieu d'une
lagune.
C'est là, dans une "maison bleue", coincé entre un lavabo et une sono un peu
poussive, que ce guitariste avait été invité à se produire pour animer un repas
de famille. Personne ne prêtait vraiment attention à lui, pourtant ces quelques
notes un peu nasillardes m'ont tout de suite rappelé la musique du Bluesman
Malien, réincarné le temps d'un repas.
C'est aujourd'hui le 21 mars, jour du printemps et "3ème" et dernier jour
de l'an à fêter. Bonne année "Norouz" à tous les Iraniennes et Iraniens
lecteurs de ce blog.
Inutile de multiplier les kilomètres pour changer d'air. A seulement 70Km au
sud-est de Saïgon, la péninsule de Cần Giờ offre un dépaysement total. Je vous
y avais déjà emmené il y a quelques mois pour visiter cette région marécageuse,
jadis dévastée par les défoliants durant la guerre dite "du Vietnam". Depuis la
fin de la guerre, un vaste de programme de réhabilitation a permis de
reconstituer une végétation faite exclusivement de plantes aquatiques dont
plusieurs variétés de palétuviers. Devenu parc naturel, la région est devenu un
exemple en matière de conservation d'écho-système. Elle a même été classée
"Réserve biosphère" par l'Unesco.
Passé le bac à Nhà Bè on emprunte une longue ligne droite qui traverse la zone
de part en part. A peine une heure de moto plus tard, après avoir traversé
cette forêt dense et enjambé quelques 7 ponts, les palétuviers laissent place à
un paysage plus aride, balayé par un vent chaud. Au bout de la route, juste
avant le village côtier de Cần Giờ, on pourrait presque se croire à Guérande.
De part et d'autre, des étendues planes de marais salants où s'activent
quelques paludiers.
Je gare ma moto sur le bas côté et commence à avancer sur les diguettes en
terre qui quadrillent l'étendue des marais. Elles divisent la surface en des
dizaines de petits bassins qui viennent "piéger" l'eau de mer avant qu'elle ne
s'évapore pour ne laisser qu'une fine croute de sel. Ici et là j'aperçois des
hommes en train de pédaler, assis sur de petits tabourets.
En m'approchant, je remarque qu'il s'agit en réalité de roues à aubes en bois,
servant à acheminer l'eau des canaux dans les bassins. Grâce à ce système,
l'eau peut ainsi pénétrer les bassins même lors des "petites" marées.
En arrière plan, des femmes passent inlassablement de gros rouleaux pour
aplanir la surface des bassins. Un peu plus loin, des hommes mettent en sac le
précieux NaCl qui sera acheminé par camion vers les usines de
conditionnement.
Il y a quelques semaines, j'ai eu
l'occasion de faire une double rencontre assez rare: celle d'un livre et de son
auteur. Le livre s'intitule "Riz noir". Paru en 2004, ce premier roman, je
l'avais tout de suite acheté au "chant des livres" à Plougastel. Cela
correspondait à l'époque avec mon premier séjour comme médecin au FVHospital
qui s'appelait alors Hôpital Franco-Vietnamien. En fait, après la lecture des
premiers chapitres j'avais été déconcerté par la construction de l'histoire
dont j'avais du mal à suivre le fil.
Mais la rencontre d'Anna Moi à l'occasion
d'une "causerie" à la librairie française de Saïgon, a changé ma vision du
livre et m'a surtout donné envie de le relire et de me plonger dans cette
période de l'histoire tourmentée de ce pays. J'ai donc effectué mes recherches
"historiques" en parallèle avec la lecture du roman, en avançant à la même
vitesse que l'histoire racontée par Anna Moi. Bien sûr il y a internet et
l'immensité quasi galactique des informations accessibles même ici au
Vietnam.
Mais il y a mieux que cela: les archives personnelles du paternel! Bien rangées
au fond d'un placard, des dizaines de coupures de journaux allant du Monde à
l'Humanité en passant par l'Express et Paris Match. On y trouve en particulier
le numéro 1107 de Paris Match daté de juillet 1970, qui consacre sa rubrique
"L'évènement" au bagne de Poulo Condor. J'aurais l'occasion d'y revenir plus
tard car la visite de cet îlot rebaptisé "Con Dao" est déjà programmée pour le
mois de mai.
En
attendant, revenons à Riz Noir et aux échos qui résonnent dans mon esprit à la
lecture de ce livre: 1955, fin de la présence française et partition du Vietnam
en deux de part et d'autre du 17ème parallèle selon les accords de Genève.
C'est l'avènement du Président Ngô Dinh Diem au Sud Vietnam, tandis que Hô Chi
Minh s'installe à Hanoi, capitale du Nord Vietnam. Mme Nhu, la "Dragon Lady",
belle soeur du président et "première dame" de l'état, multiplie les
déclarations fracassantes. Le "clan Nhu", issu d'une famille catholique de Hué,
va progressivement s'attirer l'hostilité de la majorité bouddhiste et perdre le
soutient du gouvernement américain.
L'année 1963 marque un tournant. Un
jour de juin, un bonze venu du Hué en voiture s'immole sur un carrefour de
Saïgon. Le 2 novembre le Président Diem est assassiné au lendemain d'un coup
d'état, tout juste 3 semaines avant l'assassinat de Kennedy à Dallas.
L'année 1968 marque l'offensive dite du têt qui mettra Saïgon à feu et à sang
pendant plusieurs jours. Un jeune homme accusé d'être un Viet Công est descendu
en direct d'une balle dans la tête. La photo, prise par le photographe Eddie
Adams au moment où la balle percute le crâne du jeune homme, fait la une des
journaux du monde entier. La photo est devenue presque aussi célèbre que celle
du soldat républicain espagnol de Robert Capa. Elle lui vaudra le prix
Pulitzer.
Tous ces évènements j'en ai souvent entendu parler même si j'étais trop jeune
pour en garder un réel souvenir. Mais il aura suffit de relire les pages de Riz
Noir et de retrouver quelques coupures de journaux pour les faire resurgir. Je
ne sais pas si je vous ai donné l'envie de parcourir ce livre car ce petit
résumé historique ne reflète pas la teneur et le style d'Anna Moi, plein de
couleurs et d'odeurs.
Pour en savoir un peu plus sur Anna Moï, écoutez cette interview de l'écrivain
qui revient sur le chapitre de "Riz Noir" consacré aux femmes du bagne de Poulo
Condor:
Chú Năm n'a pas eu besoin de venir frapper à ma porte. Dès 4h00, je l'attendais
sur la plage. Une brise thermique s'était levée soufflant à environ 16 noeuds.
Au bout d'une vingtaine de minutes, j'ai vu une lueur approcher. C'était lui
avec sa lampe frontale. Il me fait signe d'embarquer avec son jeune fils Vũ âgé
d'une vingtaine d'année. Je comprendrai par la suite cette décision justifiée
par l'effort supplémentaire que demande ce deuxième passager. Il fait nuit
noire et on aperçoit simplement les petites lueurs des lampes frontales de
chaque pêcheur ça et là sur ce que l'on devine être l'horizon. Le vent nous
porte rapidement à un demi-mille de la côte. A cette distance, cette brise
côtière lève un petit clapot et je découvre avec surprise (et un certain
soulagement) l'extraordinaire stabilité de ces petits paniers d'à peine 1,50
mètres de diamètre. Il faut tout de même écoper de temps en temps et Vũ, occupé
à la godille, me charge de cette tâche que j'exécute de bon coeur à l'aide d'un
bidon en plastique coupé. Au bout dune demi heure, nous arrivons de l'autre
côté de la baie. C'est là que Vũ décide de laisser le filet se dérouler en se
faisant porter par le vent qui souffle toujours. Je lui demande "Bao nhiêu
mét". "Hai ngàn mét" me répond-il! Et c'est un fait que ce filet n'en finit pas
de se dérouler alors que nous continuons à dériver poussé par le vent. Je
commence à me dire qu'il va falloir redoubler d'énergie pour faire le trajet
inverse à la simple force des bras de Vũ qui a vite compris que ma technique de
godille "à la bretonne" n'était pas adaptée à notre latitude. Au bout d'une
demi-heure, on arrive enfin au bout du filet et ce moment marque le signal pour
remonter l'appareil de pêche à bord, là encore à la simple force des bras.
Imaginez 2000 mètres de filet à remonter à la vitesse d'un mètre toutes les 2
secondes environ et vous comprendrez pourquoi il va nous falloir plus d'une
heure pour remonter l'engin. Mais entre temps le jour c'est levé et la vue de
ces petits poissons qui parsèment le filet ici et là nous donne du coeur à
l'ouvrage. Vũ en profite pour me donner une leçon de vocabulaire en essayant de
m'apprendre le nom des différentes captures (Cá Ngán & Cá Nhồng, en tout
une demi-douzaine de variétés dont la plupart de dépassent pas 10cm de long).
Je dois dire qu'entre les vagues, le vent, l'écope et la remontée du filet, je
n'ai pas trop réussi à retenir la leçon.
Je me décide à sortir ma caméra numérique pour immortaliser ce moment car la
luminosité est maintenant suffisante. Je vous laisse donc apprécier ces
quelques minutes prises à la sauvette, entre deux vagues, en cette matinée du
28 janvier 2012 (si vous êtes sujet au mal de mer, je vous conseille de
prendre un comprimé de Nautamine environ 30 minutes avant la séance).
Moment inoubliable pour moi, mais la routine biquotidienne pour ces pêcheurs
depuis la nuit des temps car cette technique de pêche n'a sans doute pas évolué
depuis des siècles: bateau panier dénommé "thuyền thúng" ou "ghe thùng chài"
fait de lames de bambou tressées recouverte d'une résine appliquée au pinceau,
rame en bois attachée à la coque par une simple cordelette, une petite poutre
en bois qui traverse le rafiot en guise de banc. D'un côté l'équipage
(traduisez le pêcheur seul face à l'océan), de l'autre le filet. Pas de moteur,
pas même de pagaie de rechange en cas de coup dur, pas de compas pour indiquer
la direction à prendre (et je ne parle pas du GPS) et bien entendu pas de gilet
de sauvetage ni de fusée de détresse. Ah si j'allais oublier: à un moment alors
que nous commencions à relever le filet, j'ai vu Sũ enfiler un genre de sac en
plastique en guise de ciré Cotten...
Vous l'aurez compris, ces pêcheurs sont des gens pauvres et simples. Mais une
simplicité redoutablement efficace. Leur richesse à eux est ailleurs, dans ce
style de vie à l'épreuve du temps. Dans cette fraternité et cette entraide que
l'on perçoit à tout moment, lorsqu'il s'agit de descendre ou de remonter les
bateaux, ou encore lorsqu'un autre bateau plus gros vient s'enquérir si tout se
passe bien. Cette solidarité des gens de mer, chère à Jacques de Thézac et à
ses "abris du marin" bien connus en finistère...
Bien plus tard dans la matinée, lorsque toute la flottille est revenue à terre,
nous nous sommes retrouvés sur la terrasse de mon bungalow en famille, à
déguster les plus belles prises de la matinée dont un poulpe de deux kilos qui
est passé à la marmite après avoir vidé son encre de Chine dans cette mer du
même nom...
Je me souviens qu'il y a bien longtemps lorsque j'effectuais mon service
militaire à bord du remorqueur de haute mer "Centaure" dans le golfe de
Gascogne, j'avais assisté à une véritable guerre entre pêcheurs français et
pêcheurs espagnols alors en conflit sur des techniques de pêche au thon très
différentes. Rien de tout cela à Cà Ná, mais à quelques milliers de kilomètres
de là, la tension est parfois vive entre pêcheurs vietnamiens et pêcheurs
chinois. Comme quoi la solidarité des gens de mer, ici aussi a ses
limites.
Merci à Chú Năm et à son jeune fils Vũ de m'avoir permis de vous faire partager
ce moment.
Pour en savoir plus sur ces incroyables bateaux panier consultez ce site:
http://www.mandragore2.net/dico/lex...
Il faut cependant savoir que ces "basket boat" traditionnels sont en voie de
disparition car ils sont progressivement remplacés par de vilains bateaux
panier bleu en résine et fibre de verre, muni d'un petit moteur à hélice. Du
coté de Phan Thiet, on peut voir désormais de véritable cimetières de thuyền
thúng en bambou...
Non il
ne s'agit pas -pour une fois- d'une malencontreuse faute d'orthographe portant
sur la célèbre marque bretonne de surfwear, mais bel et bien du spot le plus
incroyable qu'il m'ait été donné de voir ici. Petit retour en arrière en cette
journée du 27 janvier.
Je vous avais laissé au sommet des tours de Po Klong Garai près de Phan Rang
mais il m'a fallu poursuivre ma route vers le sud, à la recherche de la
prochaine étape avant Phan Thiet puis Ho Chi Minh. Me voilà donc reparti "on
the road" sur cette fameuse route numéro 1 qui relie Hanoi à Saïgon sur près de
1700km. je commence à avaler les kilomètres qui relie les trois Phan
(Rang-Ri-Thiet), lorsqu'abordant un virage, j'aperçois une petite plage que
surplombe un restaurant de fruits de mer.
Le site me paraît idéal pour ma pause déjeuner: petite plage de sable blanc
encadrée de rochers de granit façon "petite plage" près du "Goudoul" à Lesconil
(pour les habitués du lieu). Il y a aussi un petit air de Corse avec les
montagnes en arrière plan.
Il y a même un genre de bar flottant, en réalité un petit îlot reconverti en
terrasse avec quelques tables et une minuscule passerelle tendue par des cordes
pour y accéder. Prière de consulter la météo marine locale avant de réserver.
En discutant avec le gérant j'apprends qu'il a aussi quelques bungalows en
bordure de plage et qu'il y en a un qui vient de se libérer. C'est décidé, je
passe la nuit à Cà Ná beach, puisque j'apprends que c'est ainsi que s'appelle
ce petit bijoux. Un signe du destin?
Alors que le soleil commence à décliner j'aperçois quelques pêcheurs qui
s'apprêtent à mettre à l'eau les fameux bateaux paniers que vous avez déjà eu
l'occasion de croiser ici et là au fil des pages de ce blog. Ces bateaux sont
tantôt utilisés comme annexe pour de plus grosses unités tantôt comme
embarcation rudimentaire pour la pêche au filet ou à la ligne. Certains d'entre
vous les ont peut-être croisés à Brest 2008 lorsque le Vietnam fut l'un des
invités d'honneur de la célèbre fête nautique.
Dans la soirée les voilà de retour. Après leur avoir donné un coup de main pour
remonter leurs embarcations en haut de la plage, je commence à sympathiser avec
ces pêcheurs et me retrouve tout naturellement à la tombée de la nuit à
partager avec eux des poissons grillés au feu de bois à même la plage, le tout
arrosé de quelques "Tiger". Un délice: sans doute le meilleur restaurant de
poisson qu'il m'ait été donné de goûter, et certainement le meilleur rapport
qualité-prix. Et surtout un moment simple de fraternité avec des gens que je
connais à peine. Je leur explique que j'ai grandi en France dans un petit port
de pêche au milieu des bateaux et des pêcheurs. Ils sont sans doute un peu
surpris de voir un étranger "Bac Si" s'intéresser à leur mode de vie.
D'ordinaire seules quelques familles de passage entre HCM et Nha Trang s'offre
une courte escale à Cà Ná. Les touristes étrangers lui préfèrent Mui Né, avec
ses luxueux Resorts et ses bars branchés.
Le discussion se poursuit tard dans la nuit, facilitée par un Viet Qieu
américain (traduisez Vietnamien d'outre mer). Finalement à 22h il est temps
d'aller se coucher car mes amis d'un soir sont des lève-tôt. Demain matin à
4h30 ils repartiront en mer pour profiter du passage matinal des bancs de
poissons près de la côte. Je demande à Châu Năm, le patriarche, s'il embraque
des gens de passage le temps d'une partie de pêche avec eux. "Pas de problème
si tu arrives à te lever, sinon je vendrai frapper à la porte de ton bungalow"
me répond t-il avec un sourire. Rendez-vous est pris...
Je quitte donc la fraîcheur de Dalat ce vendredi 27 janvier pour regagner la
côte du côté de Phan Rang en pays Cham. La route emprunte le tracé d'une des
première voie de communication construite en 1920 à l'époque de l'Indochine. On
abandonne le plateau du Langbian pour redescendre vers une vaste plaine où l'on
retrouve un peu les paysages du delta avec ces rizières à perte de vue.
Première déconvenue, cette route de montagne est en très mauvais état et seuls
les mobylettes et quelques 4x4 parviennent à passer.
Pas de problème cependant pour ma Yam YBR dont je découvre les qualités au fur
et à mesure des étapes. Ambiance Paris-Dakar avant de rejoindre la plaine 1000
mètres plus bas. Dans un virage, je retrouve les mêmes vendeurs ambulants qu'il
y a 6 ans avec les mêmes Vé Sinh improvisés à flanc de montagne. Vu d'en haut,
le panorama sur la plaine de Phan Rang est superbe. A mi chemin on croise une
énorme canalisation qui se termine par une centrale hydro-électrique.
Ensuite c'est une longue ligne droite vers Phan Rang avec de part et d'autre le
vert clair des rizières à perte de vue. Ca et là je croise des troupeaux de
vaches et de moutons, gardés par de jeunes bergères. Des moutons au Vietnam!
Mais comment font-ils pour supporter la chaleur avec leur manteau de
laine?
Vers midi j'arrive donc à Phan Rang. Plus exactement à Po Klong Garai, le site
historique d'un des plus célèbres temples Cham de la région (avec celui de Po
Nagar à Nha Trang: voir billet du 16/10/2009).
La région fut en effet dominée par cette civilisation d'origine Hindou et qui
connue son apogée vers le Xème siècle avant d'être tour à tour envahie par les
Khmers puis les Viets du Đai Viêt. Il reste aujourd'hui quelques vestiges de
cette époque dont le fameux site de Po Klong Garai, très bien conservé, avec
ses tours qui ressemblent un peu à ce que l'on peut voir à Angkor mais
entièrement construit en briques rouges.
A l'intérieur de la tour principale, se trouve une chambre noire dont
l'intérieur est entièrement occupé par un autel sur lequel les fidèles ont
entreposé des offrandes et des baguettes d'encens qui se consument en dégageant
une forte odeur. Ambiance mystique avec cette fumée et cette suif qui tapisse
les murs intérieurs sur lesquels sont gravées des inscriptions en Sanskrit.
Bien loin des vespas roses et des cygnes-pédalos de Dalat...
Un peu de fraîcheur: ce matin, après cette première nuit chez l'habitant, il ne
fait que 10°c au thermomètre (je sais bien que c'est un peu indécent par
ces temps de grands froids sur le vieux continent). Je me réjouis d'avoir
pris soin d'emporter la polaire "North Face" et profite de l'heure matinale
pour aller vagabonder autour du petit lac artificiel avec ses pédalos en forme
de cygnes qui rajoutent au caractère "kitch" de cette station d'altitude. Đa
Lạt, située à 1500m d'altitude mérite bien sa réputation de "honey moon city"
du Vietnam. Située sur le plateau du Langbian, le site fut découvert en 1893
par Alexandre Yersin, dont je vous ai déjà parlé au sujet de la peste. A
l'époque il lui fallut plusieurs semaines pour relier la côte de Nha Trang à
cette région reculée peuplée par les Lạts, une ethnie montagnarde. Aujourd'hui
on peut faire le trajet en quelques heures de moto.
Dès 1907, les premiers colons français y installent des hôtels, des villas dans
le style des chalets Alpins, une gare, un collège, et -Yersin oblige- un
institut Pasteur toujours en activité.
C'est aussi à Đalạt que Bảo Đại, 13ème et dernier empereur du Vietnam, fit
construire une de ses nombreuses résidences (il en existe aussi à Nhatrang
ainsi qu'à Dak Lak vers les hauts plateaux). Celle-ci a conservé son style art
déco avec tout le mobilier années 40. Bao
Dai a définitivement fuit le Vietnam en 1955, après avoir été destitué, peu
après la débâcle du corps expéditionnaire français à Dien Bien Phu et les
accords de Genève qui coupaient le pays en deux de part et d'autre du 17ème
parallèle . Il est mort en 1997, presque dans l'anonymat à Paris, bien loin de
sa villa à Dalat. Pour l'occasion, il paraît que les autorités du Vietnam
communiste avaient envoyé une couronne de fleurs!
Aujourd'hui, des cars entiers de Vietnamiens viennent visiter la résidence
d'été de l'empereur et se faire prendre en photo dans le parc où des genres de
Mickey en peluche posent pour quelques dongs à vos côtés. Ce jour là, une
exposition de Vespas fleuris venait rajouter encore au côté rétro du
lieu.
La vie a donc repris son cours après le têt. Pour des milliers de
Vietnamiens, ces quelques jours furent l'occasion de retourner dans leur
province d'origine, parfois très éloignée de leur zone de résidence.
Pour ma part, ayant 4 jours de repos, j'avais décidé de suivre ce flux
migratoire en direction de Dalat-Phan Rang-Phan Ri-Phan Thiet. Pour ce faire
j'avais opté pour le moyen de transport le plus pratique ici: la moto. Bien
entendu, cela a demandé un peu de préparation-souvenez vous du billet
motard d'un jour, motard toujours, publié le 26 aout 2009, alors que je
n'avais pas encore quitté ma Bretagne natale- car le périple fait tout de
même plus de 800Km avec deux cols à passer et un altitude de 1500m sur le
plateau du Lan Bian avant de redescendre vers la plaine de Phan Rang, en pays
Cham, et longer la route nationale n°1 qui descend vers Ho Chi Minh.
Pour cela, il m'a d'abord fallu changer ma monture et troquer ma mobylette
Taurus, (très pratique pour se faufiler dans le trafic à HCM, mais un peu light
pour la route) pour une vrai moto Yamaha YBR 125cc. Pas trop puissante donc,
mais suffisamment tout de même pour avaler des étapes de plus de 300Km
(distance HCM-Dalat du premier jour). Ensuite il y a eu 3 mois d'apprentissage
dans les rues d'HCM pour dompter l'engin (embrayage main gauche) et pouvoir
affronter la route. La dernière phase de la préparation a consisté à définir
l'itinéraire sur carte (pas de GPS au Vietnam) à m'entourer des avis de mes
collègues Vietnamiens qui connaissent cette région comme leur poche. Ainsi Ha
m'avait appris quelques expressions pour demander mon chemin: Dalat ơ đâu? et
Thach habitant la région pouvait me servir de repli en cas de coup dur. Le
choix de la saison sèche me mettait à l'abri des pluies diluviennes de la
mousson.
Me voilà donc parti jeudi matin à la fraîche afin de pouvoir arriver à Dalat en
fin d'après-midi. Toi nhí một chúc, petite pause de 20 minutes toutes les 2
heures pour soulager les fessiers. La sortie de HCM est toujours un peu chaude
étant donné la densité du trafic mais je suis finalement arrivé sans encombre à
la bifurcation de Dầu Giây où l'on quitte la route nationale AH1 pour la QL20
qui rejoint, 230Km plus loin, Dalat situé sur le plateau du Lan Bian. Premier
constat, il y a très peu de signalisation sur les routes Vietnamiennes, et le
nom des bourgades ou même des villes traversées n'est que rarement indiqué.
Seules les bornes kilométriques rouges et blanches (vestige de l'époque
coloniale) permettent de savoir que vous êtes sur la bonne voie.
J'arrive vers midi à Madagui (étape à mi-chemin entre HCM et Dalat), le parc où
se déroule tous les ans le "Madagui trophy" dont j'ai déjà eu l'occasion de
vous parler. Pause d'une heure pour se restaurer et relaxer un peu mes fesses.
Les familles vietnamiennes venues en nombre en ce dernier jour du têt, donnent
à ce lieu d'habitude si calme, un air de Disney Land. Je repart pour la
dernière partie qui sera la plus dure de tout le périple. Le premier col est
franchi sans trop de problème, s'ensuit un long plateau qui n'en finit pas. Je
fait une dernière pause à Di Linh pour admirer les chutes de Bobla avec leur
éléphant en béton!
La dernière portion étant rendue difficile par la multitude de cars, minibus et
toujours ces dizaines de mobylettes. Je commence à me dire qu'il va falloir
trouver de quoi loger tout ce petit monde qui converge au même endroit. La
ville est devenue au fil des années, la station kitch du Sud-Vietnam et je ne
me fait donc pas trop de souci pour trouver une nuitée dans une des nombreuses
Ngha Nhi, ces petits motels en bord de route. Première constatation: il fait
froid! On m'avait prévenu mais ça fait toujours drôle d'enfiler la polaire
alors qu'il y a encore 2 heures j'étais en bras de chemise. Après une heure de
recherche infructueuse, et alors que la nuit est maintenant tombée, il faut me
rendre à l'évidence: il n'y a plus une seule chambre de libre sur toute la
ville. Je me résous donc à appeler Thach. J'expérimente donc pour la première
fois la fameuse expression "J'irai dormir chez vous" chère à Atoine de Maximy,
ce célèbre globe trotter caméraman. Hospitalité Vietnamienne oblige: Anh ăn cơm
chửa? On me propose de partager le diner. J'essaye de baragouiner quelques mots
de Vietnamien histoire de meubler un peu . Comme personne ne parvient à
communiquer efficacement avec moi, on me propose d'aller boire un café en ville
avec un membre de la famille qui parle français. Malgré la fatigue, j'accepte
et on se retrouve donc à la terrasse supérieure d'un hôtel-bar-karaoké dont les
Vietnamiens rafolent. Mon unique interlocuteur de la soirée est donc un
professeur de langue à la retraite qui parle un français impeccable. Il
continue à pratiquer la langue de Molière grâce à différentes ONG dont il sert
d'interprète et même pour Canal+ qui fait régulièrement appel à lui lorsque ses
équipes de tournage viennent faire des reportages au Vietnam. Il a pu ainsi
partir dans les hauts plateaux du centre à la recherche de l'éléphant
sauvage!
Comme je lui faits part de mes problèmes pour apprendre sa langue, il me donne
littéralement un cours de linguistique Vietnamienne, en m'expliquant que la
plupart des professeurs ne savent plus enseigner le Vietnamien. Ainsi le mot
"an" (la paix) et le mot "ăn" (manger) ne se distinguent non pas par une
différence dans le son A (comme le sous entend le signe inversé au dessus de
"ăn") mais par le caractère long ou court de la consonne finale: long dans "an"
mais court, presque bloqué dans la gorge dans "ăn". Vous me suivez?
Soirée un peu magique donc, au sixième étage de ce bar karaoké où j'ai
simplement regretté de ne pas avoir pris mon enregistreur numérique pour mieux
vous faire partager ce moment insolite.
Ca y
est, nous sommes rentré depuis quelques heures dans la nouvelle année du
calendrier lunaire. Cette fois-ci placée sous le signe du Dragon. C'est
l'occasion comme tous les ans, de célébrer cet évènement avec mon équipe des
urgences de l'hôpital FV. Au menu les fameux Banh Têt, ces gâteaux de riz
gluant fourrés d'oeuf et de viande ainsi que les Banh Chuối, la version fourrée
à la banane. L'occasion aussi de distribuer la "Lucky money" sensée vous
apporter le bonheur et la richesse durant un an.
J'en profite donc pour vous souhaiter une excellente année du Dragon. C'est un
animal légendaire et mythique, plein de puissance. Bonne année à toutes et à
tous.
Ce weekend, j'avais donné rendez-vous à Co Ut, littéralement ma "dernière
tante", sur les berges de la rivière de Saïgon. Je vous plante le décors: dans
le jardin d'une villa-restaurant à deux pas de la rivière, on savoure quelques
mets vietnamiens tout en regardant les chaloupes remonter le fleuve.
Au bout d'un moment la conversation se porte
sur Lê Thi Hiêp, la deuxième épouse de mon grand père, ma grand-mère donc.
Pour ceux qui ont manqué l'épisode précédant, se référer aux billets du 4
et du 11 décembre dernier. Je vous rappelle que nous avions laissé mon
grand père alors qu'il fuyait la peste dans région de Phan Thiet qui venait
d'emporter sa première épouse Lê Thi Dâ et une de ses filles.
On le retrouve quelques années plus tard, remarié avec une belle jeune fille de
10 ans sa cadette, fille d'un paysan de Bien Hoa, habitant sur l'autre rive du
fleuve Dong Nai.
Il n'existe à ma connaissance que deux photographies de ma grand mère,
probablement prises peu après son mariage vers l'âge de trente ans. La photo
ci-dessus a sans doute été prise par un photographe professionnel. Lê Thi Hiêp
a revêtu pour la circonstance, la fameuse tunique en soie appelée Ao Dai
(prononcez Ao Zaï), ainsi que les bijoux de famille. Notez les chignons à
l'arrière de la tête. Je vous laisse admirer ses traits si typiques des femmes
"annamites". Sur
sa pierre tombale à Bien Hoa, on peut lire sa date de décès le 18 mai 1940 à
l'âge de 53 ans, sans doute l'espérance de vie normale pour une femme à cette
époque au Vietnam. Co Ut rapporte qu'elle succomba à un accès de dysenterie
dont elle était sujette. Peut-être une amybiase, encore si courante de nos
jours. Son mari ne lui survivra que deux ans, emporté par une crise de hoquet,
selon la version de Co Ut (là j'ai quand même quelques doutes), et toute la
"double fratrie" va se retrouver orpheline. Mais c'est une autre
histoire.
Bien qu'âgée de 89 ans, Co Ut conserve une
mémoire assez vive qui lui permet d'évoquer ses souvenirs d'enfance. Derrière
sa petite voix et ses intonations presque musicales, je vous laisse l'écouter
évoquer le souvenir de sa mère et de son père. Petits passages mémorables à
propos des enfants "cachés" du premier mariage et du hoquet fatal de mon
grand-père déclenché par les durians. je savais déjà que ces fruits typiques du
Vietnam avaient des propriétés odorantes particulières, mais de là à penser
qu'ils pouvaient entrainer la mort autrement que par asphyxie!?
Cliquez sur le triangle bleu ci-dessous pour commencer l'interview
Je ne vous ai jamais caché mon attirance pour cette partie du Vietnam qu'est le
delta du Mékong. Vous avez déjà pu faire connaissance avec ces paysages et ce
peuple lors des billets publiés en mars et avril 2010. Lorsqu'il y a un mois,
une de mes collègues originaire de la région m'a proposé d'y retourner le temps
d'un petit weekend, je n'ai pas hésité une seconde. Rien de tel en effet, pour
sortir des sentiers battus, que de se laisser guider par les habitants des
lieux.
Direction la ville de Tan Chau, à une trentaine de kilomètre de Chau Doc et de
la frontière Cambodgienne. Réveil matinal pour profiter de la luminosité du
soleil levant et de la fraîcheur toute relative. Première surprise agréable,
une brise "marine" souffle sur le fleuve et sur la ville. Je longe les quais
pour arriver à une cale qui sert d'aire de débarquement aux chalans. Là
j'assiste à un étrange ballet.
Une longue barge est amarrée au quai et des hommes font des vas-et-viens
incessants avec de gros ballots sur leurs épaules. En m'approchant, je
m'aperçois qu'il s'agit de toutes sortes d'objets en plastique de récupération
qui ont été concassés les uns contre les autres pour former des sortes de gros
cubes de près d'un mètre de coté.
Même si ce ne sont que des bouteilles de plastique, ils peinent à avancer
contre le vent violant. Ces dockers de fortune mettront toute la matinée pour
débarquer la cargaison. A l'autre bout de la chaîne, les paquets de bouteilles
sont ensuite chargés sur des "Xe Loi" direction je ne sais où...
Il parait que des chercheurs ont mis au point récemment un nouveau matériau
de construction à base de bouteilles en plastique récupérées. Ces nouvelles
"briques" ont, paraît-il, des propriétés d'isolation intéressantes qui en
feraient une solution alternative pour la construction de maisons
individuelles...
Puisque certains d'entre vous semblent douter de mes capacités à apprendre
la Vietnamien, voici la preuve en vidéo. D'accord, vous l'aurez compris, la
prononciation laisse un peu à désirer mais l'important c'est de se "jeter à
l'eau" comme on dit. C'est donc ce que j'ai fait il y a 3 semaines lors d'un
déplacement avec quelques collègues dans le delta du Mékong.
Comme vous pourrez le constater, j'ai encore un peu de mal à me faire
comprendre et mes tentatives déclenchent parfois des réactions inattendues.
Tendez bien l'oreille, et essayez de reconnaître ces quelques phrases tirées de
mes premières leçons. Si vous parvenez à deviner le surnom qui m'a été donné
par mes compagnons alors vous gagnerez une croisière pour deux personnes à bord
de cette jonque.
Je vous ai déjà parlé des différents types de transports que l'on peut croiser
un peu partout en Asie du Sud-Est. Ca va du classique cyclopousse relégué comme
attraction touristique dans les rues de Saïgon ou de Hội An, jusqu'au "Tuk Tuk"
Cambodgien.
Ces modes de transport ont constitué pendant longtemps le seul moyen de
déplacement pour les gens qui ne possédaient pas de bicyclette ou qui étaient
trop âgés pour pédaler. Ainsi à la fin des années 80, les rues de Saïgon
étaient-elles encore remplies de ces cyclopousses qui faisaient alors office de
taxis et qui se disputaient le pavé avec des milliers de bicyclettes (je
vous laisse imaginer le silence et l'air pur). Le Vietnam sortait de 30
années de guerre et était encore sous embargo international. C'était avant
l'ère des mobylettes qui ont maintenant littéralement envahi les rues des
villes et des campagnes.
Pour retrouver un peu de cette ambiance surannée, il faut s'éloigner de la
mégalopole du sud. Direction la province d'An Giang dans le delta du Mékong, à
quelques kilomètres de la frontière Cambodgienne. La ville de Tân Châu est
assez typique des villes de la région: adossée à l'un des neuf bras du Mékong
(les fameux neuf dragons), c'est une agglomération qui vit au rythme du fleuve
avec ses bacs qui y font d'incessants aller-retours et ces chaloupes chargées
de produits en tout genre.
On y trouve bien sur son marché et son marchant de riz avec qui vous avez déjà
fait connaissance. On y découvre aussi de larges avenues que sillonnent
d'étranges carrioles tirées par un vélo: les fameux "Xé loi" qui tiennent plus
du Sulky ou du Rickshaw que du classique cyclopousse.
Ce mode de déplacement est typique de cette région du delta, et ne se rencontre
nulle part ailleurs au Vietnam. A Tân Châu, ils servent aussi bien de moyen de
locomotion pour la population locale (Ici il n'y a pas de touristes qui lui
préfèrent Châu Doc, un peu plus à l'Ouest) que de transport de
marchandises avec également une version motorisée.
Mais il n'y a pas que les êtres humains et les marchandises qui peuvent
bénéficier des Xé Loi. Témoin cette photo prise "à la sauvette" l'année
dernière à Châu Doc et qui fera la transition avec le prochain
billet...