Rue de Siam
De passage à Brest pour une courte escale, je me suis rendu à la fameuse librairie "Dialogue", rue de Siam. Ce nom n'est pas anodin car il est le témoin des liens qui unirent jadis cette ville portuaire à cette région si éloignée et il fait écho à l'histoire que je vais vous raconter.

La Tonkinoise de l'île de GroixC'est donc en flânant dans les rayonnages de bouquins que je suis tombé sur ce petit livre intitulé "La Tonkinoise de l'île de Groix", d'une certaine Dominique Rolland, maître de conférence à l'Institut National des langues et civilisations orientales. Je me suis donc assis sur une des banquettes pour me plonger dans cette histoire racontée avec talent comme une énigme policière.
Jean Baptiste ChaigneauIl s'agit de l'épopée de ceux qu'on appelle les "mandarins français" de Gia Long, une poignée d'hommes qui aidèrent cet empereur, à la fin du XVIII siècle, à retrouver le trône dont il avait été chassé par une révolte. Deux de ces mandarins étaient Bretons, vécurent à Hué et revinrent finalement mourir à Lorient, trente ans plus tard. A Lorient où aujourd'hui deux rues portent leur noms. Ils s'appelaient Jean Baptiste Chaigneau et Philippe Vannier.
Un troisième mandarin, qui s'appelait Laurent Barisy, natif de Groix, eut avec une Cochinchinoise, en 1800, une fille prénommée Hélène. De sa mère on ne sait rien si ce n'est qu'elle meurt en couche en donnant la vie à sa fille. A la mort de son père, peu de temps après, elle fut confiée à JB Chaigneau qui finalement l'épousa alors qu'elle n'avait que 17 ans...
Au retour de Cochinchine après plus de vingt années au service de l'empereur Gia Long, Chaigneau embarquera avec "femmes et enfants" vers sa ville natale de Lorient où il s'installera pour y mourir en 1832. Hélène, sa jeune femme, lui survivra encore 21 ans avant de s'éteindre à l'âge de 53 ans. C'est elle la "Tonkinoise de l'île de Groix", cette première métisse franco-annamite qui fut sans doute arrachée à sa terre natale indochinoise pour venir finir ses jours à 10.000Km de là, dans une ville qui n'avait d'Orient que le nom...
Voilà résumé très sommairement l'histoire de ces mandarins Bretons qu'aujourd'hui on appellerait peut-être mercenaires. Quelles étaient leurs motivations? L'argent, la conquête de nouvelles terres, l'aventure, l'exotisme, l'amour de ce pays, ou alors tout simplement la colonisation et l'extension de l'empire français ainsi que l'évangélisation qui allait de paire. Sans doute un peu de tout cela, c'est du moins ce qui ressort à demi-mots à la lecture de la correspondance de Chaigneau reproduite dans les Carnets de l'Ecole Française d'Extrême Orient que vous pouvez consulter ci-dessous. Il faut aussi se rappeler qu'à cette époque charnière entre ces deux siècles, la France tournait une des pages les plus tourmentées de son histoire...

En évoquant l'histoire de cette "Tonkinoise de l'île de Groix", je ne peux m'empêcher de penser à l'histoire de ma propre famille et à celle de tous les métissages de part le monde. Cette richesse complexe de deux origines, deux cultures et la difficulté qu'il y a, parfois, à faire coexister ces deux facettes de soi même.

Pour en savoir plus sur cette histoire méconnue:

  • Passeport pour Hué, la Tonkinoise de l'île de Groix, de Dominique Rolland, Elytis, avril 2011 (ISBN 978-2-35639-069-1)
  • Le blog de Domonique Rolland "Mes Tissages": http://vietdom.blog.lemonde.fr/
  • Les portes d'Annam, de François-Xavier Landrin, roman publié à compte d'auteur qui retrace l'histoire de ces mandarins français.
  • Correspondance datant de l'époque du roi Gia Long (5MB): Correspondances sous le roi Gia Long