Nous revenions de Cho Ray, le gros "trauma center" de la ville, après y avoir déposé un patient qui présentait une dissection de son aorte (pour les non initiés: dissection aortique = bombe a retardement). J'avais noté une forte affluence de blessés en tout genre dans la grande salle commune ou les patients sont "entassés" les uns a cote des autres. J'ai maintenant l'habitude des urgences de Cho Ray. C'est toujours bondé, mais hier soir ça l'était particulièrement. Après avoir déposé notre patient dans cette "cour des miracles" ou toute la misère de Ho Chi Minh et des environs fini par aboutir, j'ai suggéré à Hai, mon ambulancier, ne nous rendre au meilleur restaurant de Banh Xeo, pour approvisionner l'équipe. Malheureusement, lorsque nous arrivons devant l'échoppe, c'est un rideau de fer qui nous accueille. Il ne reste plus qu'a rentrer le ventre vide. Quelques minutes plus tard, on arrive devant un attroupement. Il fait nuit noire (pas d'éclairage publique a cette heure tardive). Dans la lumière des phares, on aperçoit la moto d'un policier garée en travers de la route. Je comprend qu'un accident vient de se produire. Un camion de ciment et une fourgonnette sont également arrêtés au milieu de la route. Sur la chaussée, on aperçoit deux corps immobiles. Hai me demande si on doit s'arrêter mais sans attendre ma réponse, il a déjà stoppé l'ambulance. Nous descendons. Ca discute beaucoup autour de nous. Il y a beaucoup de tension mais personne n'a osé s'approcher des victimes qui gisent sur le bitume. Un policier fait la circulation et essaye de prévenir le sur-accident. Une première victime est rapidement amenée à l'ambulance, elle est consciente mais a un traumatisme de la face. Pas de risque vital évident. La deuxième est inanimée. C'est une jeune fille d'une vingtaine d'année. Elle était passagère arrière de la mobylette qui s'est fait prendre en sandwich entre les deux véhicules. Ses jambes, ou plutôt le broyat de chair et d'os qu'il reste à la place de ce qui était ses jambes il y a encore quelques minutes, sont complètement écrasées. Je palpe son pouls carotidien, il bat. Elle finit par ouvrir les yeux, elle a le regard vide. Sa vie vient de basculer et elle le sait. Elle ne dit pas un mot, pas un soupir, pas un cri. Elle ne semble pas souffrir et pourtant la douleur doit être atroce. Curieusement il n'y a pas d'hémorragie active. On place tant bien que mal deux attelles de jambe et un collier cervical et on porte la victime enveloppée dans un drap. On l'installe a coté de la première victime (coup de chance, nous avions pris l'ambulance Ford qui peut contenir deux victimes allongées). Je demande à Dao, mon jeune infirmier, de poser une perfusion à la deuxième victime, ce qu'il fait avec succès alors que nous avons déjà repris la route vers Cho Ray. Dix minutes après on se retrouve de nouveau aux urgences. On se fraye un chemin vers la zone qui fait office de salle de "déchocage" (salle réservée aux urgences les plus graves). Notre premier patient qui attend toujours son heure avec son aorte fissurée, nous lance un regard désespéré. On installe notre pauvre jeune femme sur un brancard et on enveloppe très sommairement ses moignons déchiquetés dans des draps propres (il n'y a pas de compresses assez grandes). Nos collègues de Cho Ray posent rapidement une deuxième voie veineuse, et commence antibiotiques et morphine, ils ont l'habitude. Ils ne semblent pas impressionnés par ce type de lésions... Elle finira au bloc opératoire pour une amputation des deux jambes, si elle survit a cette épreuve. Une de plus dirait-on ici ou il existe une certaine fatalité devant ces coups du sort.

Les statistiques officielles font état de deux morts chaque jours sur la ville, victimes de "trafic accident" et environ une trentaine sur tout le Vietnam. Et combien de blessés?

Pour en savoir plus sur le système de prise en charge des blessés sur la ville de Ho Chi Minh et sur une solution originale de transport des victimes par les taxis de la ville, je vous renvoie vers le site de l'AFRAVIETMUR, promoteur de ce projet: http://blog.afravietmur.com